Entretien avec Francia Godet pour son livre « La Traille »

artQuant au titre, « La Traille », ce mot assez inconnu, il est lié à un souvenir marquant pour la fillette que j’étais alors…

Pourquoi avez-vous écrit ce livre et pourquoi ce titre « La Traille » ?

A l’origine, le texte était beaucoup plus long. Je l’ai écrit il a une trentaine d’années pour mes enfants et petits-enfants. Je voulais retracer l’histoire de la famille. Celui qui a la mémoire la plus longue, prépare l’avenir. Quant au titre, « La Traille », ce mot assez inconnu, il est lié à un souvenir marquant pour la fillette que j’étais alors, « donnée à l’humanité sans nécessité apparente l’an 1941, pendant l’été ». Avec ma mère, nous avons traversé le Rhône en empruntant la traille, unique moyen de passage entre Solaize et Vernaison. Passer la traille comme nous le disions. Avec nos bicyclettes nous sommes descendues depuis le village de Solaize jusqu’au bord du Rhône. Après avoir garé nos vélos dans la maison du passeur, nous avons embarqué à bord de la traille, barque rudimentaire reliée à un filin et utilisant le seul courant de la rivière pour passer d’une rive à l’autre. Cette traille a, je crois, été utilisée jusqu’en 1959. Ce souvenir m’a marqué d’autant plus que le jeune passeur était borgne, ce qui a ajouté à mon impression de bizarre et d’inconnu. C’était lors de ce premier voyage que j’ai découvert la présence du fleuve. Le village de Solaize, en haut, avec ses habitants, des paysans, vivait replié sur lui-même. Les bords du Rhône avaient un certain exotisme. Seul le passeur faisait partie des gens du fleuve. Sur les conseils d’un ami, j’ai entrepris de publier cet ouvrage en réduisant néanmoins sa longueur !

Dans votre ouvrage, le Rhône est peu évoqué en tant que fleuve, mais il transparaît dans les mots choisis, à commencer par le titre. Rive, passeur… rythment votre propos. Pourquoi ?

Le Rhône est présent également avec des phrases longues, et des coupures, telles des remous. Ce livre est le récit de mon passage de la petite enfance à l’adolescence. De l’école à Solaize au lycée Saint-Just à Lyon, en qualité de boursière, j’ai effectué de nombreuses traversées. De multiples passeurs m’ont soutenue dans ces traversées (instituteurs, professeurs, conteurs de toutes sortes…), et je voulais à mon tour leur rendre hommage. Hommage également aux livres qui sont eux-mêmes des passeurs car ils permettent d’accéder au monde des idées, hommage aussi à ma mère, à notre complicité, et pour laquelle la dignité du travail manuel côtoyait le respect du travail intellectuel, ce qui a forgé ma personnalité.

La traversée de la vie, via la Traille, est au centre de votre récit. Plusieurs étapes la jalonnent jusqu’à « la dernière traille ». Comment ?

Cette thématique de la traversée se vérifie à plusieurs niveaux. Mon passage du village de Solaize à Lyon, de l’école à la pension du lycée Saint-Just, m’a obligé à traverser non plus « un fleuve mais un océan » pour atteindre les rives du savoir et me frotter à une autre classe sociale « plus bourgeoise ». Le lycée et le village sont deux continents. L’histoire de ma petite enfance se confond avec celle de ma famille, celle de mes parents sur fond de seconde guerre mondiale, et de mes grands-parents pour la première, sans oublier la vie au village. L’entrée dans le monde des livres ( « une fringale de lecture ») va me permettre de découvrir une autre famille. Après les livres de Prix de l’école primaire, la Comtesse de Ségur… Proust sont autant de passeurs. Dès l’enfance, j’ai été très sensible au rapport qu’entretiennent les hommes avec le temps et j’accorde une place importante aux lieux de vie, aux maisons qui « sont parfois des trailles. Elles nous tirent d’une rive de l’existence à l’autre sans qu’on le sache d’abord ». Quant à la dernière traille, ce dernier passage qui nous attend tous, d’une rive à l’autre, je l’évoque avec une certaine sérénité. A l’issue de cette traversée du Rhône, comme celle du Styx sur la barque de Charon, je reverrai sur l’autre rive tous les gens que j’ai côtoyé.

« La Traille », Editions Baudelaire (330 pages).
En vente à la boutique de la Maison du fleuve Rhône.

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